Retour en Castille: quelques mots sur Don Quichotte

Avant de vous parler des moulins à vent de Consuegra, voici quelques lignes relatives à la célèbre œuvre de Cervantès. Faisant partie du titre de ce blog, on ne pouvait pas vous faire visiter dignement l’Espagne sans s’attarder quelque peu sur le sujet !

Le Don Quichotte de Cervantès, dont le titre complet s’intitule: ‘L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche’ représente à lui seul le sommet de la littérature espagnole, à cheval entre le Moyen-âge et la Renaissance. Le récit fut publié en deux parties, respectivement en 1605 et 1615. D’une étonnante modernité tant par son esprit que par sa forme, le Quichotte est à la fois un roman de chevalerie, typique du Moyen-âge, mais préfigure déjà au travers de l’ambivalence de son personnage principal, la complexité d’une société en pleine mutation. Véritable étude sociologique, le récit s’enrichira de toute sorte d’aventures et d’anecdotes vécues par Don Quichotte et son fidèle écuyer Sancho Pança sur les routes de l’Espagne.

Précurseur en matière de satire sociale, Cervantès fustige avec pétulance les travers de la société espagnole archaïque, trop rigide et déjà sur le déclin, la décrivant jusqu’à l’absurdité…Mais il n’est jamais trop habile d’adresser directement un pamphlet à la société dans laquelle on s’inscrit en tant que citoyen et dont on subit les lois, encore moins souhaitable de subir les foudres des tribunaux de l’Inquisition. Voilà pourquoi, Miguel de Cervantès préfèrera reporter les propos d’un tiers, en citant clairement ses sources comme étant les ‘Archives’ de la Manche ou celles de l’enchanteur Morisque dont il rapporte le récit. Par conséquent, les interprétations de l’œuvre de Cervantès sont multiples : récit de voyage, pur comique, satire sociale, analyse politique. Il est considéré comme l’un des romans les plus importants de la littérature espagnole, voire même mondiale.

Afin de conférer justesse de ton à cette satire sociale qu’il s’apprêtait à écrire, Cervantès prit le parti de créer un personnage en dehors des réalités brutales de la société qu’il voulait fustiger. Don Quichotte deviendra alors l’archétype même du rêveur idéaliste, entier et irraisonné,  tel un justicier autoproclamé dont la grandeur d’âme et l’ascétisme  flirtent pratiquement avec le mysticisme. L’effet de contraste est d’autant plus remarquable dans le choix d’une sphère psychologique sans concession qu’il vient accentuer la dualité existant entre son monde intérieur et la réalité extérieure dans laquelle il ne se reconnaît en aucun point ! A ce propos, voici l’extrait  d‘un très beau commentaire  rédigé par Joseph Ratzinger en personne, actuel Benoit XVI  en 1982 dans Les Principes de la théologie Catholique.

 « Quelle noble folie est-ce donc que celle que Don Quichotte s’est choisie comme vocation : « être chaste en ses pensées, honnête en ses paroles, vrai dans ses actions, patient dans l’adversité, miséricordieux à l’égard de ceux qui sont dans la nécessité, et enfin, combattant de la vérité, même si sa défense devait coûter la vie ». Les traits de folie sont devenus un jeu qui mérite d’être aimé car on perçoit, par-delà, un cœur pur. (…)L’assurance orgueilleuse avec laquelle Cervantès avait brûlé les ponts derrière lui et s’était moqué du vieux temps, est devenue maintenant mélancolie sur ce qui était désormais perdu. Ceci n’est pas un retour au monde des romans de chevalerie, mais un éveil à ce qui doit absolument demeurer, et la prise de conscience du danger qui menace l’homme quand, dans l’incendie qui détruit le passé, il perd la totalité de lui-même. »

Dans cette même perspective de contraste de fond et de forme, Sancho Pança, fidèle écuyer, vient donner la réplique à Don Quichotte. Personnage simple et bourru, ne pensant qu’à remplir son estomac dans les tous premiers tomes, la psychologie de ce dernier s’étoffera au fil des aventures jusqu’à subir une réelle transformation, à l’instar de la société espagnole. En effet ce dernier, outre les apprentissages acquis tout au long du chemin parcouru (tant physique que mental) finit par atteindre une certaine finesse d’esprit et de jugement dans sa nouvelle conception du monde. Don Quichotte, toujours fidèle à lui même passe d’ailleurs pour un illuminé auprès de ceux dont il croisera le chemin. Et pour cause, il prend les auberges ordinaires pour de merveilleux châteaux enchantés à l’intérieur desquels vivent de belles princesses, n’étant en réalité que les simples filles d’aubergistes… Et dans cet épisode nous concernant ici à Consuegra, le Quichotte prend les moulins à vent pour des géants envoyés par de malfaisant magiciens. Mais l’Amour platonique n’est pas en reste non plus, puisque il considère qu’une paysanne de son pays, Dulcinée du Toboso, qu’il ne rencontrera jamais, est l’élue de son cœur à qui il jure amour et fidélité. Sancho Pansa, se conformant à la volonté de son maître  entreprendra en toute bienveillance de briser l’envoûtement dont est victime Dulcinée.

Voici l’extrait de l’un des combats du Quichotte contre un premier moulin à vent de Consuegra :

… En disant ces mots, il se recommanda du profond de son cœur à sa dame Dulcinée, la priant de le secourir en un tel péril ; puis, bien couvert de son écu, et la lance en arrêt, il se précipita au plus grand galop de Rossinante, contre le premier moulin qui était devant lui ; mais au moment où il perçait l’aile d’un grand coup de lance, le vent la chassa avec une telle furie qu’elle mit la lance en pièces et qu’elle emporta après elle le cheval et le chevalier, qui s’en alla rouler un bon dans la poussière en fort mauvais état.
Sancho Panza accourut à son secours de tout le trot de son âne et trouva en arrivant près de lui qu’il ne pouvait plus remuer tant le coup et la chute avaient été rudes.
— Miséricorde ! s’écria Sancho ; n’avais-je pas bien dit à Votre Grâce qu’elle prît garde à ce qu’elle faisait, que ce n’était pas autre chose que des moulins à vent ?
— Paix, paix ! ami Sancho, répondit Don Quichotte, les choses de la guerre sont plus que d’autres sujettes à des chances continuelles ; d’autant plus que je pense, que ce sage Freston, qui m’a volé les livres et mon cabinet, a changé ces géants en moulins pour m’enlever la gloire de les vaincre : tant est grande l’inimitié qu’il me porte ! Mais, en fin de compte son art maudit ne prévaudra pas contre la bonté de mon épée.
— Dieu le veuille, comme il le peut, répondit Sancho Panza ; et il aida son maître à remonter sur Rossinante qui avait les épaules à demi déboîtées.

Et nous du haut de notre XXIème siècle, ne nous arrive-t-il jamais de lutter contre le vent, dépensant à cette occasion, rancœur, amertume et surtout énergies négatives inutiles? Les plus avisés trouveront aisément quelques pistes de réponses dans nos modes de vie dilués par le temple de la surconsommation , mais surtout dans notre choix de vouloir les maintenir tels envers et contre tout!

Pour clore ce paragraphe littéraire de façon plus concrète, voici quelques citations issues du Quichotte m’ayant singulièrement inspiré une série d’intenses réflexions sur la nature humaine :

 « Parler sans penser, c’est tirer sans viser. »

« La plume est la langue de l’âme. »

 « Seules errances d’amour sont dignes d’un pardon. »

« Apprends qu’un homme n’est pas plus qu’un autre, s’il ne fait plus qu’un autre. »

« Le sang s’hérite et la vertu s’acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir. »

En route pour le tablao de Flamenco…à moto !

Le spectacle de flamenco du samedi soir m’avait obligée à changer mon programme pour la suite du voyage…Hélas, ce que je n’avais pas prévu en arrivant ici – et tels sont les aléas des voyages aventureux car aucun bus, ni train n’opérait sur la ligne Cordoue-Tolède ! Par conséquent, j’étais obligée de repasser par Madrid, ce qui m’aurait fait perdre une nuit, si je rentrais le soir et une demi-journée si je rentrais le matin. Ainsi lorsque Fernando n°1 me proposa de rester le samedi soir pour le spectacle de flamenco, il était clair que je devais me louer une voiture pour rallier Tolède directement, ce que je fis dès le samedi midi à l’agence du Corte Inglès. Après mes visites de la journée évoquées dans le dernier article, je découvris, un peu tard ma foi, un mail de la part de Fernando n°2 me proposant de m’escorter dès le lendemain midi jusque Tolède puisqu’il était encore en congé jusqu’au mercredi suivant et qu’en plus çà lui faisait grandement plaisir de jouer mon guide particulier! Je n’en revenais pas d’avoir vu surgir tant de gens bienfaisants tout au long de ma route et il me proposa d’annuler aussitôt la réservation de ma voiture de location. Ravie, je remerciai ma bonne étoile, celle qui m’avait fait croiser la route de ces mages ! Et pour la suite des festivités, Fernando n°1 vint donc me récupérer vers 22h00 au pied de mon hôtel pour m’escorter à moto jusqu’à l’endroit du tablao de flamenco car le dromadaire étant en panne 😉

Heureusement, j’avais gardé dans mes bagages, au prix de quelques kilos supplémentaires le trousseau de la parfaite andalouse, histoire de me fondre en toute discrétion dans le paysage ! Je troquai alors ma tenue de touriste ‘guirri’ contre une jupe noire fendue à volants furetée dans un bazar de Barcelone voici déjà quelques années, une paire d’élégantes sandales rouge à talons repérées avec envie dans une vitrine de Salamanca, sans oublier ma rose couleur sang piquée dans un chignon plaqué, ni mon éventail de la même couleur! Une touche écarlate sur fond noir, 100% made in Spain, Sangre de toro ! Fernando, un peu surpris par mon total look me complimenta pour cette tenue locale et me glissa avec malice que je ne devais certainement pas ressembler à una chica belga clássica 😉 J’en souris, lui répondant que j’avais sans doute hérité du tempérament ibère d’une vie antérieure…

Et le spectacle fut excellent, l’ambiance gitane assurée par un chanteur-guitariste ‘habité’ par l’âme flamboyante d’un flamenco, presque aussi sacré que la religion et rythmé par les coups de talons endiablés d’une danseuse chevronnée transportée par les accords lancinants de la mélodie! L’endroit est hélas un peu trop fréquenté par les touristes étrangers à mon goût et la sangria goûte plus la cannelle et le mauvais vin que la sangria, l’authentique! En guise de consolation, Fernando m’invite déjà à les rejoindre tous trois en terre andalouse lors de la feria de mai qui donne lieu à des spectacles de flamenco et des corridas les plus colorés et les plus authentiques de l’année…J’en rêve déjà avec quelques mois d’avance ! En effet, une feria andalouse ne se vit qu’au travers de ses coutumes autochtones et de l’esprit de ses habitants. Ainsi fouler ce terroir méridional en tant que simple touriste ne revêt que très peu d’intérêt, encore moins de saveur puisque c’est au sein même des maisons et de leurs patios fleuris que bat le cœur la Feria. Et tout naturellement il insista sur ma présence en me réitérant son invitation dès le printemps 2013, mais très accessoirement sans ‘novio’ 😉 Une heure du matin sonne déjà et il m’entraine jusque sur la Plaza Colón animée par les bavardages de dizaines de córdobeses alanguis par la chaleur estivale de cette fin de soirée afin de savourer une dernière glace, et sans doute pour retenir un peu plus longtemps les derniers instants d’une soirée qu’il souhaitait prolonger…

Vint alors le temps de prendre congé l’un de l’autre et il ne put s’empêcher de me serrer dans ses bras devant l’entrée de mon modeste hôtel. Je le vis ému. Particulièrement touchée par cette tendresse inattendue, teintée de retenue, je perçus en lui les blessures à peine voilées d’un homme fraîchement divorcé- ce qu’il m’avait confié avec pudeur entre deux airs de flamenco-et puis surtout une pointe de regret de ne point pouvoir nous accompagner, Fernando et moi jusqu’à Tolède dès le lendemain. Hasta Luego Fernando ! Et lorsque je le vis pour la dernière fois enfourcher sa moto et s’éloigner peu à peu jusqu’à ce que son feu arrière ait complètement disparu au coin de ma rue, je songeai au caractère hasardeux de nos humbles trajectoires humaines, dérisoires aux yeux du Tout-Puissant, capitales au ‘Royaume’ de nos petit égos et de nos souvenirs… Te reverrais-je un jour ou peut-être jamais ? Dieu seul le sait-il? Parfois seule la confiance aveugle en nos destinées, mais surtout en ce qu’elles nous réservent de ‘Bon’ nous console des chagrins du départ !

Suivre l’étoile et les Rois Mages jusqu’à la ‘Plaza San Miguel’ !

Plaza del Potro, Plaza San Miguel et rencontre des Rois Mages

Après la visite de la Mezquita, je souhaite également partir à la reconnaissance d’autres quartiers de la ville et je décide de franchir le pont romain ainsi que l’arc de triomphe pour pouvoir la contempler de l’autre côté du fleuve. Le temps de me poser un peu sur un banc de la rive gauche afin d’écrire quelques lignes de ce blog. Une heure plus tard, je poursuis ma route, à la recherche de la fameuse Plaza del Potro où se trouve précisément une auberge du XVI ème siècle ainsi que sa fontaine, décrites dans ‘El Quijote’ de Cervantès. La promenade se poursuit jusqu’à la place rectangulaire de la Correder , datant elle du XVIIème  et dont l’architecture rappelle vaguement ma Plaza Mayor de Salamanque et  qui fut le théâtre de nombreuses corridas. Mais voilà qu’une petite faim me surprend et je pars à la recherche de la Plaza San Miguel, place fréquentée par les vrais córdobeses et recommandée par une vendeuse du Centre ville pour déguster quelques tapas. Sans vraiment le réaliser, la nuit commence à tomber et j’éprouve désormais quelques difficultés pour déchiffrer le plan de la ville. A tout hasard, je croise la route d’un homme marchant d’un pas pressé et venant dans ma direction. Je l’apostrophe et  lui demande s’il peut m’indiquer la direction de la fameuse place. Il me répond qu’il a justement rendez-vous avec un ami dans l’un de ces bars de la Plaza San Miguel. En chemin, nous commençons à parler et se présente : Fernando, encantado, Florencia, encantada !

 Et quelques minutes plus tard, lorsque nous arrivons, il m’indique un premier bar typique avec terrasse et comme je m’y attendais, propose de me joindre à eux dans le bar suivant tapissé d’affiches et de bibelots  ayant trait à la Corrida!  Je ne me suis pas trompée, je passerai la soirée avec de vrais ‘Cordobeses’. Je fais alors la connaissance de son ami : Fernando, n°2 qui paraît étonné de voir son ami flanqué d’une présence féminine… En une demi-heure à peine, nous en sommes à ‘tu’et à ‘toi’ et la soirée semble prendre une tournure tout à fait  imprévisible !  Deux tintos de verano et quelques délicieuses lamelles d’ aubergines frites au miel plus tard, un troisième ami nous rejoint et devinez- quoi ? Lui aussi s’appelle Fernando 😉 Le temps de faire quelques photos, entre éclats de rire et tentatives de décryptage d’un castillan très déformée par l’accent  andalou, je réalise qu’il est déjà tard. Zut, ce soir je faillirai à mon travail d’écriture mais pour une fois, Dieu me pardonne cet écart de conduite …Et qu’il est bon de relâcher la bride de temps en temps… Car mes trois Rois mages,-comme je les baptiserai un peu plus tard- ont plus d’un tour dans leur sac et me proposent déjà de les suivre dans un  bar-boite fréquenté par la jeunesse dorée ce vendredi soir ! Un brin sur la défensive, je refuse d’entrée mais ils finiront par me convaincre en me parlant de la magnifique vue nocturne que je pourrai contempler de la ville depuis la terrasse. Moi qui pensais passer la soirée en tête à tête avec mon portable, me voilà embarquée pour une soirée andalouse avec trois gardes du corps !

Aussi bizarre que cela puisse paraître, je me suis toujours fiée à mon intuition et je ne me suis que très rarement trompée…J’ai tout de suite senti que ces trois bonhommes, fin de la trentaine, belle carrière dans le secteur bancaire, n’étaient point animés par de mauvaises intentions… Que du contraire,  ils furent très galants, généreux, très curieux de moi et  je ressentais qu’ils avaient un cœur en or ! Ils s’empressent alors de me conduire à mon hôtel pour déposer mes affaires, cinq minutes pour me rafraîchir et je remonte dans la voiture de Fernando n°3. Nous entrons alors dans un bar enchanteur perché au 5ème étage d’un immeuble à quelques centaines de mètres en contrebas de la Mezquita.  Eclairée par des milliers de petits lampions, des lanternes marocaines,  l’endroit semble plutôt branché avec sa  grande piste de dance que longue un bar interminable et de l’autre côté un coin plus cosy que viennent remplir une dizaine de sofas pour les couples en quête de moments plus intimes .

Nous opterons finalement pour la terrasse avec la vue imprenable sur le Guadalquivir et le pont romain. Mais il est temps de passer aux choses sérieuses, ainsi me proposent-ils rapidement l’incontournable ‘Mojito’,  vraiment délicieux. Un barman rigolo, nœud pap au vissé au cou, avec un  faux-air de Stromae nous fait la démonstration de ses talents .’Salud chicos… ‘Por arríba, por abaoj, por el centro y por dentro ! Le moment est divin, la brise chaude et l’alcool me monte déjà à la tête…Entre séance photos, ils me questionnent sur mes voyages en solo et m’avouent que c’est là bien leur première fois qu’ils rencontrent une touriste du Nord voyageant en solo dans leur ville. Je leur parle alors de l’Asie et je les vois de plus en plus étonnés quand je les renvoie à mon blog et aux photos de la Birmanie. L’un d’entre eux m’avouera que jamais de la vie il ne partirait seul si loin…mais il n‘était évidemment pas le seul à m’avoir déjà fait part de ce type de confession. Trois mojitos plus tard, je suis hilare et je les baptise ‘Los Reyes Magos’. Royaux ils furent ce soir et dès le lendemain, ils guideront mes pas pour ne jamais perdre le chemin de ma Bonne Etoile, celle qui semble me suivre depuis le début de ce voyage ! Ainsi, Fernando n°1 m’invite le lendemain soir à un spectacle de flamenco. Quelle surprise…moi qui rêvais de percer le cœur de cette culture andalouse, je suis servie ! Merci San Miguel  car tu m’as vraiment porté chance ce soir…Toi qui m’a tant fait suer sur les bancs de ton collège jésuite !!!  Tu es tout pardonné car la soirée fut inoubliable. Ainsi, sur la route du retour, titubant quelque peu, nous accueillons  avec joie la fraîche brise balayant le fleuve. 3h00 sonneront quand je tomberai enfin dans les bras de Morphée!

Un peu sonnée ce matin, il est tout de même 10h30, je décide alors de visiter la synagogue ( parmi les 4 derniers temples de toute la péninsule ibérique avec celles de Tolède et de Burgos). Je poursuivrai mon chemin jusqu’à l’Alcazar de los Reyes cristianos hébergeant le Musée diocésain des Beaux-Arts mais surtout entouré de ses magnifiques jardins où se succèdent à l’envi bassins, fontaines, palmiers, cyprès,  pare-terres fleuris, lauriers roses et tant d’autres essences méridionales dont les effluves me restent encore dans les narines…

Plaza del Potro

Córdoba l’arabo-andalouse…

Mais déjà il est temps pour moi de prendre congé de Cáceres, j’espère à bientôt : ‘Hasta luego’ comme préfèrent le dire les espagnols ! Après quelques longueurs dans la piscine municipale du Parque del Principe et une mini-bronzette, j’ai tout juste  le temps de rejoindre la station de bus pour la dernière connexion du jour à 16h45, direction Cordoue. Cinq longues heures de voyages m’attendent, que je convertirai très rapidement en trois heures trente d’écriture et de tri de photos. Le voyage passa comme une fumée malgré la distance parcourue et je découvre avec joie cette joyeuse route du Sud . Petit à petit, l’Andalousie commence à sourdre dans toute sa splendeur des paysages défilant devant mes vitres. La campagne piquée par des centaines de milliers d’oliviers revêt alors une palette de tons plus ocres et plus roussis  et les austères  habitations d’Estrémadure cèdent leur place aux riantes façades d’haciendas blanchies à la chaux, surmontées par le traditionnel petit clocher. Dix heures ont sonné quand je pose enfin le pied dans la belle Cordoue et lestée de mes encombrants bagages  je retrouve rapidement le chemin du petit hôtel que j’avais expressément réservé près de la station de bus. Le temps de me doucher et de trouver le premier bar venu pour déguster  quelques tapas ! 

Et comme d’habitude,  voici quelques lignes concernant la Grande Histoire de Cordoue :

Déjà célèbre à l’Antiquité, Cordoue vit naître Sénèque le Rhéteur en 39 après JC, ainsi que son fils , le stoïcien Sénèque le Philosophe mais s’agrandira véritablement sous l’ère musulmane. Dès 719 la dynastie d’émirs issus des Omeyades installent le Califat de Cordoue mais ce n’est qu’au Xème siècle que la ville connaîtra son apogée avec la Dynastie de Abd el-Rahman II, calife qui affirmera sa puissance et l’Indépendance de l’Espagne. C’est le siècle de cohabitation harmonieuse des cultures issues des trois grandes religions monothéistes: chrétienne, juive et musulmane engendrant une ouverture d’esprit et un enrichissement mutuel dans tous les domaines et sans commune mesure. Hélas, dès le début du XIème siècle,  les guerres contre les chrétiens et les luttes intestines auront raison de cette période de prospérité et le territoire se morcèlera bientôt en petits royaumes des Taifas.  En 1070, Cordoue sera incorporée au Royaume de Séville. Mais cette décadence politique n’affectera en rien l’effervescence intellectuelle puisqu’elle permit à de nombreux physiciens, mathématiciens et astrologues de briller dans leurs disciplines respectives à l’instar du célèbre juif Maïmonide ( 1135-1204),célèbre médecin, théologien et philosophe qui fit découvrir à l’Occident la philosophie d’Aristote. Ce dernier, pour fuir les nombreuses persécutions, finit d’ailleurs  par s’exiler définitivement au Maroc puis en Egypte pour devenir médecin à la Cour du sultan . Cordoue fut définitivement reconquise en 1236 par les chrétiens pour connaître un période d’appauvrissement. Elle recouvrira de sa superbe au XVI et XVIIème siècle grâce au commerce et entre autre à l’artisanat du cuir, appelé ‘cordouanneries’, cuirs repoussés aux motifs polychromés dont les artisans d’aujourd’hui connaissent encore tous les secrets de fabrication.

La ville de Cordoue, c’est bien évidemment l’ambiance andalouse qui affleure à chaque ruelle typique de la ville ancienne et que l’on tombe un peu par accident sur un charmant patio fleuri dont la petite fontaine rafraîchira les voyageurs accablés par une chaleur difficilement supportable entre 14 et 18h00. Richement décorées à grands renfort de galerie d’arcades, de peintures colorées et de centaines de pots de géraniums apportant cette touche fleurie écarlate, les patios  andalous font le bonheur des photographes amateurs venus du monde entier. Cordoue, c’est aussi ces femmes fières et élégantes aux cheveux tirés en sombres chignons en pleine session de shopping, ou en pleine discussions dans les magasin d’accessoires féminins ou se promenant nonchalamment sous les grands parasols de rues, tendus d’un immeuble à l’autre… Sans oublier ses bars et ‘mesones’ typiques très animés à l’heure du déjeuner où l’on vient en famille  déguster tapas et autres raciones arrosés d’un ‘tinto de verano’, le fameux vin d’été, ma petite faiblesse du séjour ! Et bien que le quartier soit touristique, il faut véritablement se perdre dans le dédale de  ses ruelles blanchies à la chaux pour pénétrer l’âme de la judería , l’ancien quartier juif attenant à la Mezquita et découvrir des scènes de vie ignorées par les touristes pressés. L’artisan confectionnant un bijou finement ciselé en argent, un petit musée méconnu comme celui  del Arte Andalous ou d’anciennes chapelles dont on ne retrouvera jamais le chemin une seconde fois !

Et ma  première destination de ce vendredi matin  sera bien évidemment la grandiose  Mezquita, monument unique au monde, témoin du parfait mariage entre civilisation musulmane et chrétienne et dans laquelle j’ai erré avec admiration et humilité pendant plus de deux heures… On y pénètre d’abord par l’originale ‘Porte du Pardon’, pour franchir le paisible patio de los Naranjeros, ‘le patio des orangers’ agrémenté par une jolie fontaine rectangulaire de marbre blanc. Et lorsqu’on pénètre véritablement dans la mosquée, c’est une forêt de colonnes surmontées par le génial système de double ‘arc en fer à cheval’, rehaussant  la hauteur des plafonds qui surgit d’une semi-obscurité religieuse. Les trésors qu’elle recèle sont en effet innombrables et chaque parcours engendre de nouvelles découvertes : un détail iconographique, une X ème chapelle, un bas-relief, une statue que je n’avais pas encore remarqués… La construction du tout premier édifice remonte à 785 après J.-C. sur les ruines de l’ancienne église Saint-Vincent des chrétiens martyrs. A cette époque la mosquée sera d’ailleurs considérée comme l’une des plus importantes de l’Islam d’Occident. Elle connaîtra plusieurs phases de construction. La première partie s’inspire de la distribution habituelle d’une mosquée : une enceinte, la cour d’ablutions et ensuite la salle de prière, mais l’influence de l’art hispano roman demeure indéniable non seulement  dans la conception du plan de ses nefs, perpendiculaire au mur de la Quibla ( le mur arrière du Mihrab se devant d’être orienté vers la Mecque et qui ici ne l’est point) mais aussi dans l’alternance de briques rouges et de pierres beige ornant les arcs doubles, d’inspiration hispano-mauresque. Le calife Abd al Rahman II apportera le premier agrandissement majeur de  la Mezquita dans cette deuxième phase de transformation, lui ajoutant entre autre son minaret. A la troisième  période, l’agrandissement sera si original et si riche que Cordoue deviendra un véritable référence pour celle de Damas. L’ultime transformation musulmane se limitera à l’ajout- peu original- de huit nefs tout au long de la façade Est.

Mais la période qui lui confère sa plus grande originalité actuelle sera  bien évidemment celle de la transformation chrétienne lorsque le roi Ferdinand III reconquiert Cordoue en 1236. Ainsi un premier sanctuaire fut érigé en 1236 à l’endroit même où se pratiquaient les rites d’une foi étrangère et dont il fallait en occulter les symboles. C’est pourquoi, peu à peu on y apporta des éléments d’ornementation propres au culte chrétien. Ainsi, sous le règne de Charles-Quint, au début du 16ème, siècle,  d’autres transformations importantes furent apportés à la Cathédrale. Le résulta en sera le plan en croix latine, intégrant parfaitement les structures califales dans l’œuvre gothique, renaissante et baroque. Par conséquent, le Chœur sera recouvert d’une voûte inspirée de la Chapelle Sixtine et un somptueux et imposant retable polychromé réalisé sous la direction d’Alonso Mathias en achèvera la décoration. Mais polémique il y eut tout de même concernant cette nouvelle cathédrale puisque Charles-Quint, en personne, adressera son mécontentement  à l’architecte et lui dira ceci: « Vous avez détruit ici ce que l’on ne peut voir nulle part ailleurs dans le monde pour construire ce que l’on voit partout ! » Avec cinq siècles de recul, l’empereur s’était-il sans doute trompé car de cet étrange mariage d’art gothique et mauresque,  à l’instar des enfants métissés, se dégage une magnificence unique admirée  par tous les citoyens du monde, au-delà des barrières religieuses !

Et pour terminer, voici une petite réflexion figurant sur le dépliant de la Cathédrale- en français s’il vous plaît !

« La visite de la Cathédrale de Cordoue peut éveiller l’exigence d’une Beauté encore plus grande qui ne décline pas avec le temps. Car la beauté, de la même manière que la Vérité et la Bonté, constituent l’antidote contre le pessimisme, une invitation à aimer davantage la Vie, un mouvement de l’âme qui provoque la nostalgie de Dieu.»

12 octubre 1998- Séville avec mes amies Léonie et Anja

A room with a view… 5, Calle Hernando de Soto

Après cette visite culturelle, je décide de pousser la nostalgie un peu plus loin en retournant jeter un coup d’œil à mon ancienne adresse : Calle Hernando de Soto dans ce quartier calme mais pas trop éloigné des lieux de sorties favoris des étudiants d’alors. Je me laisse emporter par le dédale de ces ruelles familières et peut-être encore davantage par le souvenir intuitif de ce chemin que je parcourais à pieds deux fois par jour pour rejoindre la faculté de philo et lettres de l’autre côté de la ‘parte antigua’. A un jet de pierres de la Plaza Mayor, je retrouve la Plaza Marrón un peu en contrebas et la vitrine de son petit disquaire qui a aujourd’hui disparu. Et puis soudain, sans même l’avoir réalisé, mon ancienne rue descendant légèrement vers la gauche me tend les bras…Elle me semble morne et bien plus sale qu’à l’époque : détritus, ambiance délavée et presque puante relevée par les nombreux graffitis qu’arborent tristement toutes les portes de garages du quartier. Me voilà enfin devant la porte du numéro 5 lorsque mes doigts impatients retrouvent rapidement la sonnette familière. Aujourd’hui ce n’est d’évidence plus Jaime Váliente Blásco qui habite à la tercera planta. Je sonne et la voix d’une femme me répond rapidement. Je lui explique mon histoire de nostalgie Erasmus et elle me fait monter sans la moindre hésitation. L’escalier a perdu de sa superbe car les azulejos des murs ont depuis lors été retirés et j’ai du mal à le reconnaître dans ce piteux état… Le désenchantement de ma chanson adorée : ‘la Bohème’ m’envahit alors, un peu comme lorsque Aznavour découvre que les lilas de son ancien atelier de Montmartre sont morts !

Mais soudain, la porte s’ouvre et j’accueille non sans émotions les souvenirs se bousculant sur ce pas-de-porte! En une fraction de seconde, j’y retrouve mon ancien ‘piso compartido’, ce beau duplex de 8 chambres et tous les détails de son aménagement intérieur avec son carrelage intégral propre aux habitations du Sud. Je demande à mon hôtesse si cela ne la dérangerait de me faire monter pour retrouver quelques instants ma chambre d’étudiante. Elle est colombienne et vit ici depuis trois mois à peine. En effet, deux autres propriétaires se sont succédé avant elle depuis 1998 et me souffle qu’elle ne connaît hélas pas encore bien la ville! Comme de coutume à Cáceres, elle loue également ses chambres à des étudiants et vit dans le petit appartement privatif du second étage avec son mari et son fils. Et soudain, un ange passe : Ángel, un de ses locataires, prof de sport d’abord très sympathique et donnant son cours estival à des étudiants pendant tout le mois d’août. Il m’offrira son escorte jusqu’à mon ancienne faculté de lettres, ayant hélas également déménagé pour de vastes bâtiments modernes, un peu à l’écart de la ville, en passant par l’église de San Jorge que je n’avais jamais visitée…C’est ma promenade du lendemain.

Sans plus attendre désormais, je gravis les trois volées d’escalier et me sens quelque peu troublée par les souvenirs du passé remontant les uns après les autres telles des bulles bienfaisantes remontant à la surface de ma mémoire. Remarquant mon trouble, Diana la colombienne me précède et me montre la cuisine et ensuite notre ancienne salle à manger-salon grande, assombrie par les persiennes à moitié baissées. Trois canapés massifs et sans goût au tissu bariolé trônent toujours au milieu de ce salon démodé et j’y revois soudainement projetés mes colocataires comateux de l’époque s’y affalant pendant leur trop longues siestes de l’après-midi. Et pour cause, hiver comme été, je les trouvais très fainéants, eux que je savais entourés douze mois sur douze par tant de beautés architecturales. Sans exception aucune, ils préféraient assurément écraser leurs tristes mégots en contemplant les murs décrépis d’une terrasse sans âme, parfaitement insensibles aux trésors méconnus de leur cité séculaire classée patrimoine mondial par l’UNESCO ! Comme le dit le vieil adage : ‘Nul n’est prophète en son pays’!

Recouvrant mon orientation, je lui apprends que ma chambre se trouvait juste au bout du couloir que nous arpentions. Voilà, j’y suis, alors j’ouvre enfin la porte de cette petite chambre mansardée, plus tranquille que les autres puisque un peu à l’écart, face à la buanderie. Aujourd’hui repeinte en vert-de-gris, elle me semble plus petite et terne que lorsque je l’occupais. Cette triste couleur lui conférerait presque l’aspect d’une cellule de cloître et me semble devenue une chambre d’appoint, dépourvue d’affaires personnelles. Le store vénitien rabattu sur un petit Velux assombrit davantage encore la pièce et je demande à mon hôtesse si cela ne la dérange pas d’ouvrir la fenêtre de toit pour faire entrer la lumière du jour , mais surtout pour redécouvrir ‘la belle vue’ donnant sur la parte antigua dont je ne m’étais jamais lassée. Elle s’exécute et je prends quelques photos pour m’asseoir sur le lit en compagnie de son charmant gamin. D’autres vies, d’autres énergies habitent les lieux désormais et cet espace clos me semble si différent de ce que j’en avais fait autrefois : mon petit bureau blotti dans le coin droit éclairé par ma lampe halogène, toujours envahi par mes cours de littérature et les nombreux livres. Une petite étagère murale en bois peint où j’avais posé mes parfums, bijoux et autres trésors de jeune filles, le tout chaleureusement éclairé par la lumière tamisée de mes deux petites lampes de chevet. Sans oublier mes deux beaux plaids dans les tons ‘rose’ posés négligemment sur mon lit sur lesquels on pouvait lire ‘Home is where the heart is’, et achetés à la sauvette pour me réchauffer pendants les froides nuits de décembre et janvier. A cette époque de l’année, l’appartement se transformait littéralement en glacière car il n’était chauffé que par des petits braseros électriques disposés à côté des lits et que nous allumions par intermittence pour chauffer la pièce avant de pouvoir trouver le sommeil au coeur de ce supplice hivernal. Je me rappelle si bien des réveils impitoyables lors de ces matins d’hiver glacial, tandis qu’en ouvrant les yeux la buée me sortait de la bouche et qu’à cet instant bien précis, j’aurais donné tout l’or du monde pour me téléporter sur la chaude moquette de mon studio à Bruxelles ! Il y avait bien sûr mes nombreuses photos de voyages placardées sur les murs, celles de mon dernier séjour à Rome, mes photos de famille et d’amis, sans compter les innombrables bibelots utiles et inutiles que j’avais achetés sur place en pesetas sonnantes et trébuchantes dans quelque boutique de la Canovas ! Le besoin irrépressible tellement compréhensible de me reconstituer un cocon de douceur aussi loin des miens et de mes habitudes belges. Tout ce décor à présent envolé à jamais subsiste cependant dans les moindres détails au royaume de mes souvenirs, pour toujours. Je lui demande alors de me laisser seule quelques minutes seule pour un recueillement tant attendu…

Qu’il est doux de revenir aux sources du passé pour s’y abreuver sans modération! Ô Romantisme quand tu m’enchaînes corps et âme à ton Royaume fait d’illusions et de célèbres Chimères, comment pouvoir échapper à ce cocktail d’endorphines ? Certes tu me les fournis sans effort par le truchement d’un simple cortège de pensées passéistes, constamment amplifiées par mes lectures romantiques de l’époque : ‘Pepita Jimenez’ ou les affres de la passion ravageuse entre un prêtre et une femme de caractère ! Moi pour qui chaque lieu, chaque objet, chaque être revêt tant de significations, de symboles et recèle presque un univers à lui seul…toujours complexe. Comment ne pas y succomber une fois de plus, avec délice? Me revoici aux portes de ce royaume fallacieux prête à me lover dans mes rêveries d’étudiante amoureuse et mes tourments excessifs que je nourrissais avec ferveur lorsque, chaque soir et non sans mal, je tentais de rejoindre les bras de Morphée… Un tout petit shoot d’endorphines romantiques, c’est si bon!

Et pour cause, les aléas du destin m’avaient obligée à laisser derrière moi un ‘cher et tendre’ rencontré un mois avant mon départ du Plat Pays dans quelque soirée ‘bibitive’ de la faculté de médecine. Son regard d’un bleu-vert transparent avait croisé le mien et m’avait transportée d’un seul coup aux confins d’une région que j’avais préféré quitter prématurément : la raison. Il m’avait transpercé le cœur surtout et je venais de me laisser prendre au piège d’un coup de foudre destructeur. Bien que tortueux et torturés, je ne comprenais pas encore pourquoi ces nouveaux paysages dédiés aux esprits romantiques s’étendant à perte de vue étaient presque tous désertés par mes pairs. Ainsi pour mon plus grand plaisir ou mon pire trépas, s’offraient à leurs confins les plaines brûlantes d’une passion dévorante entourées de petits lacs plus rafraîchissants et parfaitement adaptés pour y noyer toutes sortes de cogitations et divagations amoureuses. Et pour cause, à grand renfort d’ouvrages, mes études de littérature m’aidaient à cartographier, aussi bien dans la langue de Molière que de Cervantès, non sans curiosité juvénile mais surtout avec une studieuse application, chaque recoin de mon organe cardiaque – dont je savais déjà les parois et reliefs trop fragiles- mais aussi à tenter l’esquisse de ces trop nombreuses connexions radiculaires au travers desquelles percolaient tous azimuts, de l’esprit vers le coeur, mes humeurs éthériques teignant pour de bon mon âme d’un idéalisme très ‘Quichotien’. Assistée par pléthore d’écrivains aux noms improbables autant que de précieux anges-gardiens, je me préparais avec panache au plus grand combat de ma vie : affronter les moulins à vent surgissant de toutes parts, en marge de l’édification de mes châteaux en Espagne. Tout un programme je vous le concède, mais c’était un vrai kif et d’ailleurs…çà l’est toujours !

La littérature, drogue dure, tendre refuge ou vaine religion devint un sacré passe-temps pour raccourcir l’attente dans l’antichambre de ma jeune vie, celle qui me rongeait de l’intérieur, toujours dans l’excès bien évidemment. Et pour cause, je tentais d’apprivoiser la langue de Cervantès à l’écrit au même titre que de nouveaux auteurs relatant les mêmes désillusions amoureuses avec plus ou moins de flamboyance et de talent et qui, surtout, résonnaient étrangement face aux miennes. Par ce nouveau prisme culturel et presque toujours contrariés par les us et coutumes d’une époque qui ne les comprenait guère, je découvrais comment ils avaient, eux aussi, survécu à leurs transports intérieurs, leurs effets secondaires délétères et surtout les propositions nouvelles qu’ils me suggéraient pour sortir de ce bourbier ! Je me délectais de cette nourriture romanesque autant que de calamares a la romana opérant peu à peu des transformations irréversibles sur mon jeune esprit mais hélas également sur mes courbes fessières déjà trop plantureuses. Ainsi, je crois n’avoir jamais autant apprivoisé ‘l’Attente’ qu’en cette période de ma courte existence, exacerbée par les trois principaux moteurs de l’amour platonique : l’absence, la distance et le temps contre lesquels il me semblait déjà vain de lutter. Faut-il préciser qu’il me faudra encore quelques années de plus au compteur pour me convaincre, vaille que vaille, qu’il ne faut jamais rien attendre dans la Vie ! Le temps, le temps et puis rien d’autre, le tien le mien, celui qu’on veut nôtre…Ne pas attendre ni se faire voler son temps par autrui, par des Chimères, c’est précisément l’énigme-clé à résoudre ou alors peut-être déjà même la réponse à mes questions de toujours. Un vrai combat quotidien ces sacrées Chimères ! Toujours une d’ailleurs pour rappliquer dans votre dos quand on ne l’attend pas. Mais comme je ne suis toujours pas sage, je continue d’attendre… mais quoi ?

Certes, au cours de cette vingt-troisième année de vie, l’attente de cette fameuse lettre d’encre et de papier écrite de ‘sa’ main, dura plus de six semaines. Le temps nécessaire pour s’affranchir de cette bien longue distance géographique qui séparait la rue des Mille Mètres à Bruxelles du 5, Calle Hernando de Soto, 3ème étage à Cáceres. Cela me parût bien évidemment une éternité ! Les amoureux du monde entier le savent bien : le temps est toujours trop long pour ceux qui aiment, et plus interminable encore à distance…Mais ce jour béni du ciel arriva ! Les prochaines lignes sembleront sans doute surréalistes, voire extra-terrestres aux moins de trente ans et je m’en excuse d’avance auprès d’eux. Ce témoignage leur évoquera peut-être un voyage dans le temps, pas si éloigné que çà malgré tout. Nous ne sommes pas encore de vrais dinosaures, tandis que nous ne connaissions pas encore les FB, Twitter et Instagram ouf ! Autres mœurs, autre époque…

Quel plaisir brut et intense, quelle ivresse vous inonde le cœur lorsque recevoir ‘enfin’ la lettre tant attendue d’un être cher s’apparente presque à une expérience mystique. D’abord, une vision improbable et presque floue : oui une lettre est bien posée contre ma porte et je la distingue malgré l’obscurité du couloir, poussée d’adrénaline…c’est bien son écriture que je devine. « Au secours, j’ai le cœur à marée haute « !!! Ensuite, je m’agenouille pour la saisir en m’assurant que je ne rêve pas… Non, elle est bien là, un rêve inespéré s’est posé juste à mes pieds après être passé de mains en mains et avoir traversé des routes, deux frontières et encore des pueblos et des routes… Quelle ivresse indescriptible, je la serre tout contre mon cœur tel un talisman, juste avant de la décacheter religieusement pour ne surtout rien abîmer de ce fragile papier. « Toutes mes fluides hormonaux entrent en ébullition…trop d’émotions me submergent ». Six semaines de misère cérébrale et de torture cardiaque pour un instant d’éternité, noyade assurée et cependant j’achète et je rachète encore!!!! Puis, entre deux brise-la(r)mes, la sortir délicatement de son enveloppe et respirer l’odeur du papier que ses doigts avaient caressé, peut-être vers vingt-trois heures trente, après sa trop lourde journée d’étudiant en médecine, trois verre de bière et qu’à ce moment bien précis il pensait à moi avec peut-être, enfin je l’espérais, quelques émotions juvéniles laissées en jachère auréolées surtout de vapeurs alcooliques. Et ensuite, découvrir ces deux feuillets de papier épais pliées en trois, réceptacle de sa concentration et, plus accessoirement, de ses sentiments, enfin ceux que j’eux voulu tendres et passionnés…Mais de mon côté, c’était presque un tsunami intérieur, je chavirais. Mode d’emploi non fourni : me liquéfier en douceur sans trop me hâter pour faire durer le plaisir encore et encore et laisser rebondir amoureusement mon regard sur les courbes régulières d’une écriture tant aimée. Je la savourais tel une praline ‘made in Belgium’ que je laissais fondre délicatement, sur ma langue et dont j’eus voulu garder à jamais la douceur enrobante sous le voile du palais… jusqu’à l’extase. Acte final : me laisser bercer ou plutôt broyer par les flots de mots doux avant de me noyer définitivement dans ce nouvel esclavage aux langueurs tièdes et océanes. Ma nuit s’annonçait blanche tandis que mon âme s’embuait peu à peu aux confins de ces territoires qui m’aspiraient inexorablement vers des clairs-obscurs dignes d’un Vélasquez. C’est certain, je ne sortirai pas vivante de cette tempête de mon cœur ou alors juste à demi, et seulement pour pouvoir disséquer frénétiquement l’anatomie de mes transports faits de beaucoup d’illusions pour m’en sustenter jusqu’à l’écœurement. Ma mise en abyme débuta par une simple lettre et c’est sans doute aussi ce qui m’abîma !

Il est vrai qu’en 1998, l’Espagne et encore moins ma petite université de province ne s’étaient guère encore mis à l’heure de l’informatique. Deux ordinateurs pour toute une faculté m’avaient résolument fait pencher pour la correspondance classique et c’est avec bonheur que je prenais ma plume quotidienne pour garder ce contact si viscéral ‘with my beloved’ et davantage encore avec ‘Lui’. Dans ces missives, j’étais intarissable sur le dépaysement que je vivais au quotidien dans ma chair et je leur contais déjà à grand renfort de détails mes aventures ibériques et accessoirement mes tourments amoureux ! Ainsi, comme vous venez de le lire, le souvenir que m’évoque aujourd’hui la découverte de cette première lettre signée de sa main et posée devant ma porte s’apparente à une véritable petite ‘madeleine de Proust’. Et comme si ce fut hier, relire cette lettre aujourd’hui me propulse encore en une fraction de seconde en ce début novembre 1998. Peut-être souhaitez-vous connaître la suite de l’histoire? Et bien la voici en version moins romantique cette fois. Le pouvoir de l’imagination amoureuse rendant toute histoire plus belle et plus extraordinaire que nulle autre, m’avait tenue éloignée d’une réalité certes affligeante : il ne m’aimait point et déjà s’était lancé dans d’autres conquêtes, plus physiques et à portée de main cette fois ! Le côté, somme toute, relativement trivial des propos qu’il m’avait couché sur le papier ne m’avait, de prime abord, pas forcément sauté aux yeux mais j’étais bel et bien tombé sur un Don Juan ! Et pour cause,un coeur amoureux s’attache toujours à retrouver, avec ardeur et un zèle certain, le moindre indice du penchant sentimental -souvent supposé- éprouvé par l’autre… Pour la majorité, une missive d’une neutralité affligeante, tout simplement ! Le retour sur terre me fut particulièrement cruel et n’eut véritablement lieu qu’à mon retour d’Espagne, à la fin du mois de mars 1999, après ma fiesta española… Mes châteaux en Espagne tombèrent de très haut pour se fracasser dans ce précipice poussiéreux qui, après avoir recueilli leurs ruines offrit le plus parfait tombeau afin d’ y enterrer, une fois pour toutes, mes illusions romantiques juvéniles. Et pour cause, le seul de mes invités à ne même pas avoir dansé avec moi, le seul à vouloir se mettre en retrait sur toutes mes photos d’anniversaire, le seul à ne jamais avoir su ce qu’il était venu célébrer à mes côtés, c’était lui, lui et encore ‘Lui’ !

Avec le recul du temps, mon séjour me parut d’autant plus romantique – au sens littéraire du terme – car il en avait alimenté tous ses poncifs : l’illusion, l’idéalisation, l’inachevé et le culte de ce qui est définitivement révolu mais qu’on voudrait tant ressusciter. Le trousseau ne serait pas parfaitement bouclé sans le goût prononcé pour la complexité, les tourments alambiqués sans issue possible et par conséquent sa composante majeure : le mélo-dramatique frisant un masochisme pleinement assumé!! Aujourd’hui je ne regrette absolument rien de ce que cette expérience amoureuse m’aura enseigné sur mon caractère, au travers de ces moments d’ivresse incommensurable autant que de ces chagrins insensés. A vrai dire, cela s’appelle ‘être une personne entière et passionnée’ et à mes yeux, avec tous les dangers que cela comporte encore, il ne faut jamais cesser de l’être, même à trente-six ans ! L’altruisme et l’ouverture sur le monde me firent comprendre comment on pouvait parfois prendre congé de nos tourments intérieurs et que cela ne retranchait absolument rien au caractère passionné de l’être…

Au final, quelle chance d’avoir connu la fin d’une époque, celle du papier, des vraies plumes ou même des cartes postales et des timbres de collection ! Quelle tristesse de les savoir se perdre désormais dans les tiroirs de nos anciens bureaux. L’occasion de parler du tournant de la civilisation que m’avait expliqué, il y a quelque temps déjà, Monsieur Hambenne, professeur de latin et français à Saint-Michel . Une révolution entamée au début des années 2000 avec l’avènement de l’Internet. En tant que prof, et donc constamment en contact avec la jeunesse actuelle, il me confia que ce changement de paradigme s’avéra aussi radical et bouleversant que ne le fut l’avènement de l’imprimerie à la Renaissance. A cette époque, il y eut la transition entre la pierre et le papier et cinq siècles plus tard, il y eut l’avènement, voire la suprématie de l’ère virtuelle. Ce changement de civilisation balaya tout et rien ne serait plus jamais comme avant : les recherches en bibliothèques, les présentations diapositives avant les PPT, les nouvelles et travaux tapés à la machine à grand renfort de Tip-ex ou les dissertations que nous pondions nous-mêmes de A à Z, tout fut définitivement balayé par l’ère du ‘Copy paste’ à la sauce Wiki… La jeunesse actuelle n’en a cure mais peut-être avions-nous davantage de mérite? Peut-être, endossions-nous totalement la responsabilité face à nos succès et nos échecs? Je fus bouleversée par ce qu’il venait de me révéler car je songeais à cette chance que nous avions connue, nous la génération des seventies et des eighties, celle d’incarner le dernier maillon de la civilisation du papier. Les derniers à avoir connu ce temps où tout allait encore lentement, où l’on prenait le temps d’écrire, de lire, d’apprendre et de se parler yeux dans les yeux…Ce temps où l’on attendait le cœur battant le coup de fil d’un ou d’une amoureuse, filtré par un paternel souvent trop sévère. Point de mails, ni de textos et pourtant, avec quelle intensité ne savourions-nous pas ces moments d’adolescence insouciante ? Car nous en connaissions le prix et tout vient à point à qui sait attendre ! Il s’agit là, à n’en point douter, de vrais trésors perdus…

Mon lit d’étudiante !

Cáceres- joyau d’Estrémadoure : un brin d’histoire et quelques légendes médiévales

Ce matin, je décide de visiter la fameuse ‘parte antigua’ en remontant la Plaza Mayor et je tombe sur la fameuse petite Pensión Marquéz qui fut la première à m’héberger à mon arrivée en tierra extremeña! Je me revois ouvrant mes volets le premier jour de mon séjour, aveuglée par la blancheur des façades pour m’émerveiller de la beauté singulière de la Plaza Mayor, hélas encore remplie de voitures à l’époque. Un tel dépaysement me ravissait tandis que mon attachement pour cette charmante ville de province n’allait faire que croître davantage de jour en jour. Hélas, la pensíon n’existe plus depuis pas mal d’années comme me le dira le serveur du restaurant ‘Los Arcos’ où j’avais pris mes quartiers afin de déguster les fameux ‘clamares a la romana’. Par chance, je croise la route d’un groupe de touristes espagnols pour une visite guidée de 2h30 avec une charmante guide prénommée María Jesús qui me fait véritablement découvrir Cáceres d’un point de vue historique pour le première fois ! Il est vrai qu’en 1998, j’étais particulièrement absorbée par le folklore estudiantin, la recherche d’un appartement ou tout simplement par mes cours mais en tout premier lieu par l’apprentissage de la langue de Cervantès…

Et nous te parcourrons du Nord au Sud, d’Est en Ouest, de fond en combles et pour le quart d’heure historique, voici quelques petit anecdotes des siècles passés :

Les origines du premier tissu urbain à Cáceres remontent à l’an 34 avant Jésus-Christ, mais c’est véritablement au XIIème siècle que seront construites les murailles sur leurs fondations romaines. Quelques tours albarranes subsistent encore telles celles de Bujacolesde, de la Hierba et du Horno, sur lesquelles j’ai enfin eu la chance de monter. Se succèdent à cette époque des luttes intenses entre musulmans et chrétiens jusqu’à la fameuse incorporation de la ville dans le royaume chrétien de León en 1229, sous le règne d’Alfonso IX. De cette même époque, date la romantique légende d’une très belle princesse, fille d’un grand seigneur Almohade tombée éperdument amoureuse d’un preux chevalier chrétien, en pleine Reconquista. Au vu de cette délicate situation, la princesse musulmane, qui avait refusé maints prétendants de sa confession religieuse, se devait à tout prix de garder secret le motif de son tourment à son père. Mais un jour, la belle parvint à fixer un rendez-vous galant avec l’élu de son cœur, lui précisant un lieu très particulier afin que personne ne pût les voir, ni les reconnaître. Il s’agissait d’un passage sous-terrain donnant accès directement à la ville fortifiée et tandis que les souvenirs de la délicieuse nuit passée dans les bras de son chevalier n’avaient encore rien perdu de leur intensité, l’heure de la trahison avait déjà sonné ! Ce dernier s’empressa de communiquer le lieu précis du talon d’Achille de la cité, portant encore à cette époque le nom arabisant de ‘al Qazrish’. Peu de temps plus tard, les armées chrétiennes assiégèrent la ville qui tomba finalement entre leurs mains le 23 avril 1229, jour de la Saint-Georges. En larmes, l’infortunée princesse finit par se confesser auprès de son père mais la colère de ce dernier n’eut pas son pareil car, par un étrange pouvoir maléfique, il la transforma en poule blanche, l’enfermant dans son ‘Algibe’, la réserve d’eau sous-terraine de son palais. Et depuis lors, chaque année, d’aucuns racontent qu’en se promenant le soir de la San Jorge dans les ruelles de la Parte antigua, l’on peut croiser une belle jeune fille en pleurs dont émane une lumière blanche ! Et pour perpétuer légende et traditions, tous les 23 avril, on brûle le dragon de San Jorge sur un immense bûcher de la Plaza Mayor et deux œufs en or sont cachés quelque part entre tes murs…

C’est donc à partir du XIII ème siècle que seront bâties de nombreux palais et demeures seigneuriaux autour de la Plaza Santa Maria et San Mateo qui connaîtront leur plus grande splendeur sous le règne des Rois Catholiques durant la seconde moitié du XVème siècle. Ces derniers résidèrent par deux fois dans le magnifique ‘Palacio de las Golfines de abajo’ présentant des éléments typiques de la maison- forteresse gothique de ce siècle, dont une superbe galerie de toit mélangeant style plateresque et gothique. Tant d’autres légendes circulent au sujet du caractère bien trempé de la Reine Isabelle et de ses diverses prises de position. Et plus particulièrement celle concernant l’interdiction à tous les seigneurs des lieux de raser leurs tours afin qu’elles ne pussent dépasser une certaine hauteur, mais surtout pour mettre fin à leurs querelles et rivalités d’égos ! Rien de neuf sous le soleil… La Reine se serait également chargée de recoudre elle-même un drapeau déchire aux couleurs de son Royaume après avoir demandé un fil et une aiguille à son hôte dans la chambre de la fameuse Casa de los Golfines. J’entends tellement parler de toi, grande Reine Isabelle, que j’ai parfois l’impression que nous ne tarderons pas à te croiser au détour d’une ruelle!

Casa del Sol, Casa de los Becerra, Palacio de las Veletas abritant le musée de Cáceres et ton obscur ‘Aljibe’ sous-terrain, église jésuite de San Jorge au sommet de laquelle j’irai enfin scruter de près les nids de cigognes installés sur tes deux tours, sans oublier la ‘Juderia vieja’, le vieux quartier juif, je veux tout voir et cette fois-ci, j’ai enfin tout vu !!! Et ce subtil mélange d’influences islamiques, romanes, gothiques et renaissantes que l’on devine au fil de notre parcours font de ton architecture une cité unique au monde ! Un folle énergie se dégage de toi car tant d’actes et de scènes de vie d’un autre temps se sont succédé dans tes étroites ruelles, Cáceres. Comme j’aime cette idée que les pierres possèdent une âme et que chaque génération d’êtres humains, chaque existence heureuse ou malheureuse puisse léguer, par une mystérieuse transfusion de leur âme aux murs de leurs maisons, une parcelle de ce qu’elle fut autrefois dans le bien comme dans le mal. Antiques demeures qui, dans leur existence minérale, les ont vus grandir, apprendre, aimer, souffrir, partir, revenir, vieillir, devenir sage et puis repartir pour toujours…Et siècle après siècle, autant de sédiments accumulés par moult générations passées pour former l’âme et l’aura d’une cité. Car ne ressentons-nous donc jamais les murmures qu’un lieu chargé d’histoire nous susurre à l’oreille ?

Emouvant retour à Cáceres – Le coeur d’Erasme bat toujours…

Ma belle et antique Cáceres, 12 années ont passé depuis ma dernière visite et je te retrouve enfin après deux heures et demi de route depuis Salamanque. Tant de souvenirs se bousculent dans ma mémoire et dans mon cœur. Tant de jours et de semaines de ma vie d’étudiante se sont enchaînées ici sous un ciel toujours bleu tandis que j’aimais arpenter tes ruelles sombres et désertes à la morte saison. Je n’avais d’ailleurs jamais imaginé l’intensité de la piqûre du froid que tu pouvais faire régner ici dans un tel pays de soleil et derrière tes remparts tu m’apparaissais telle une prude moniale, dont les secrets trésors ne se dévoilaient point aux yeux indiscrets des rares touristes dont je faisais partie alors. Et pourtant, au travers des hautes façades austères de tes édifices seigneuriaux d’une époque certes révolue, je sentais transpirer la beauté brute de tes intérieurs sobres, de tes patios fleuris ou de tes hauts donjons et de tant de lieux enchanteurs que personne jamais ne vit en ce temps-là. De tes tours mudéjar parcourant tes murailles, à ta ‘Virgen a la estrella’, de tes fiers blasons accolés aux façades, jusque aux passages secrets dont seul un célèbre couple d’amoureux connaissait l’existence, je te retrouve radieuse sous ce brûlant soleil d’août et toujours sous le haut patronat de San Jorge, ton saint protecteur.

Tes autorités locales semblent avoir enfin compris qu’il fallait te chérir tel un précieux joyau afin que le mélange des époques de ton lointain passé puisse survivre aux siècles à venir pour le bonheur des générations futures. Et bien que tu fus classée patrimoine mondial de l’Unesco en 1986, il fallut attendre le début des années 2000 pour que l’on s’occupât enfin de toi ! Peu à peu, de riches mécènes finirent par croiser ta route pour lever des fonds afin de restaurer l’un ou l’autre de tes palais, la Province d’Estrémadure et l’Etat castillan en firent de même en en rachetant d’autres pour les convertir en musées, bibliothèques ou salles culturelles désormais accessibles au public. Les églises se restaurent encore, d’autres rénovations de façades sont d’ailleurs toujours en cours et je sens ton cœur battre à nouveau au rythme des pas des nombreux visiteurs revenus arpenter tes ruelles pour t’admirer de plus près. Moi qui te voyais s’évanouir peu à peu sous le poids des siècles et de ses outrages, quelle joie de te redécouvrir sous ce nouveau visage rajeuni ! Cáceres, la pudique moniale d’hier, te voilà transformée en cette femme épanouie offrant aux yeux du monde et sans le moindre complexe la beauté de son corps et de son âme. ¡ Estas Bellísima !

Outre cette cure de jouvence, je garderai de toi ce côté austère adouci par cette palette d’ocres délicats sous les cieux piquants de décembre d’un saphir profond que traversaient des hordes de cigognes, uniques gardiennes de la cité. Elles qui, perchées du haut de leurs imposants nids, me narguaient avec majesté et pouvaient à leur guise et sans le moindre obstacle aucun admirer ce paysage de pierres médiévales depuis le ciel. Combien de fois, n’avais-je donc pas nourri ce secret désir de vous rejoindre, là-haut, sur les toits de vos demeures tant il était alors pratiquement impossible de trouver le moindre donjon ouvert aux touristes pour admirer la beauté de ton antique paysage urbain. Je m’imaginais défiant les lois de l’apesanteur perchée au creux de vos imposants nids qui menaçaient les structures de tant d’édifices saisons après saisons…A peine sortie de mes rêveries, je n’entendais que le claquements de vos becs se jouant de l’écho de mes pas qui se perdait dans tes ruelles toujours désertes. Alors un jour, en guise d’humble consolation, vous me fîtes votre plus beau présent : une belle et longue ‘plume’ noire détachée de l’une de vos ailes. Un ange venait-il de passer… selon la croyance populaire?! Aujourd’hui, mes chères cigognes ont déjà rejoint les contrées septentrionales pour passer l’été et l’heure de la migration retour n’a hélas pas encore sonné. Car oui, j’adorais vous observer et je me souviens surtout de la grâce de vos parades amoureuses de février dont le raffinement suprême consistait, dans un intense claquement de becs mâles et femelles, en une délicate torsion arrière et avant synchronisée de vos longs cous décrivant si joliment la forme d’un cœur aérien s’ouvrant et se refermant sur l’immensité du ciel. Je me revois m’appliquant avec tant de cœur et d’ardeur pour scruter vos plus belles poses et œillades au moyen de mon antique et ridicule petit Nikon dépourvu de zoom et bien évidemment encore sous l’ère argentique. La nature connaît cet art subtil pour troubler vôtre âme dans ses méandres les plus nostalgiques et nous offrir ses plus belles images n’ayant point besoin de papier pour y demeurer imprimées à jamais !

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