
Ma belle et antique Cáceres, 12 années ont passé depuis ma dernière visite et je te retrouve enfin après deux heures et demi de route depuis Salamanque. Tant de souvenirs se bousculent dans ma mémoire et dans mon cœur. Tant de jours et de semaines de ma vie d’étudiante se sont enchaînées ici sous un ciel toujours bleu tandis que j’aimais arpenter tes ruelles sombres et désertes à la morte saison. Je n’avais d’ailleurs jamais imaginé l’intensité de la piqûre du froid que tu pouvais faire régner ici dans un tel pays de soleil et derrière tes remparts tu m’apparaissais telle une prude moniale, dont les secrets trésors ne se dévoilaient point aux yeux indiscrets des rares touristes dont je faisais partie alors. Et pourtant, au travers des hautes façades austères de tes édifices seigneuriaux d’une époque certes révolue, je sentais transpirer la beauté brute de tes intérieurs sobres, de tes patios fleuris ou de tes hauts donjons et de tant de lieux enchanteurs que personne jamais ne vit en ce temps-là. De tes tours mudéjar parcourant tes murailles, à ta ‘Virgen a la estrella’, de tes fiers blasons accolés aux façades, jusque aux passages secrets dont seul un célèbre couple d’amoureux connaissait l’existence, je te retrouve radieuse sous ce brûlant soleil d’août et toujours sous le haut patronat de San Jorge, ton saint protecteur.
Tes autorités locales semblent avoir enfin compris qu’il fallait te chérir tel un précieux joyau afin que le mélange des époques de ton lointain passé puisse survivre aux siècles à venir pour le bonheur des générations futures. Et bien que tu fus classée patrimoine mondial de l’Unesco en 1986, il fallut attendre le début des années 2000 pour que l’on s’occupât enfin de toi ! Peu à peu, de riches mécènes finirent par croiser ta route pour lever des fonds afin de restaurer l’un ou l’autre de tes palais, la Province d’Estrémadure et l’Etat castillan en firent de même en en rachetant d’autres pour les convertir en musées, bibliothèques ou salles culturelles désormais accessibles au public. Les églises se restaurent encore, d’autres rénovations de façades sont d’ailleurs toujours en cours et je sens ton cœur battre à nouveau au rythme des pas des nombreux visiteurs revenus arpenter tes ruelles pour t’admirer de plus près. Moi qui te voyais s’évanouir peu à peu sous le poids des siècles et de ses outrages, quelle joie de te redécouvrir sous ce nouveau visage rajeuni ! Cáceres, la pudique moniale d’hier, te voilà transformée en cette femme épanouie offrant aux yeux du monde et sans le moindre complexe la beauté de son corps et de son âme. ¡ Estas Bellísima !
Outre cette cure de jouvence, je garderai de toi ce côté austère adouci par cette palette d’ocres délicats sous les cieux piquants de décembre d’un saphir profond que traversaient des hordes de cigognes, uniques gardiennes de la cité. Elles qui, perchées du haut de leurs imposants nids, me narguaient avec majesté et pouvaient à leur guise et sans le moindre obstacle aucun admirer ce paysage de pierres médiévales depuis le ciel. Combien de fois, n’avais-je donc pas nourri ce secret désir de vous rejoindre, là-haut, sur les toits de vos demeures tant il était alors pratiquement impossible de trouver le moindre donjon ouvert aux touristes pour admirer la beauté de ton antique paysage urbain. Je m’imaginais défiant les lois de l’apesanteur perchée au creux de vos imposants nids qui menaçaient les structures de tant d’édifices saisons après saisons…A peine sortie de mes rêveries, je n’entendais que le claquements de vos becs se jouant de l’écho de mes pas qui se perdait dans tes ruelles toujours désertes. Alors un jour, en guise d’humble consolation, vous me fîtes votre plus beau présent : une belle et longue ‘plume’ noire détachée de l’une de vos ailes. Un ange venait-il de passer… selon la croyance populaire?! Aujourd’hui, mes chères cigognes ont déjà rejoint les contrées septentrionales pour passer l’été et l’heure de la migration retour n’a hélas pas encore sonné. Car oui, j’adorais vous observer et je me souviens surtout de la grâce de vos parades amoureuses de février dont le raffinement suprême consistait, dans un intense claquement de becs mâles et femelles, en une délicate torsion arrière et avant synchronisée de vos longs cous décrivant si joliment la forme d’un cœur aérien s’ouvrant et se refermant sur l’immensité du ciel. Je me revois m’appliquant avec tant de cœur et d’ardeur pour scruter vos plus belles poses et œillades au moyen de mon antique et ridicule petit Nikon dépourvu de zoom et bien évidemment encore sous l’ère argentique. La nature connaît cet art subtil pour troubler vôtre âme dans ses méandres les plus nostalgiques et nous offrir ses plus belles images n’ayant point besoin de papier pour y demeurer imprimées à jamais !