
Avant de vous parler des moulins à vent de Consuegra, voici quelques lignes relatives à la célèbre œuvre de Cervantès. Faisant partie du titre de ce blog, on ne pouvait pas vous faire visiter dignement l’Espagne sans s’attarder quelque peu sur le sujet !
Le Don Quichotte de Cervantès, dont le titre complet s’intitule: ‘L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche’ représente à lui seul le sommet de la littérature espagnole, à cheval entre le Moyen-âge et la Renaissance. Le récit fut publié en deux parties, respectivement en 1605 et 1615. D’une étonnante modernité tant par son esprit que par sa forme, le Quichotte est à la fois un roman de chevalerie, typique du Moyen-âge, mais préfigure déjà au travers de l’ambivalence de son personnage principal, la complexité d’une société en pleine mutation. Véritable étude sociologique, le récit s’enrichira de toute sorte d’aventures et d’anecdotes vécues par Don Quichotte et son fidèle écuyer Sancho Pança sur les routes de l’Espagne.
Précurseur en matière de satire sociale, Cervantès fustige avec pétulance les travers de la société espagnole archaïque, trop rigide et déjà sur le déclin, la décrivant jusqu’à l’absurdité…Mais il n’est jamais trop habile d’adresser directement un pamphlet à la société dans laquelle on s’inscrit en tant que citoyen et dont on subit les lois, encore moins souhaitable de subir les foudres des tribunaux de l’Inquisition. Voilà pourquoi, Miguel de Cervantès préfèrera reporter les propos d’un tiers, en citant clairement ses sources comme étant les ‘Archives’ de la Manche ou celles de l’enchanteur Morisque dont il rapporte le récit. Par conséquent, les interprétations de l’œuvre de Cervantès sont multiples : récit de voyage, pur comique, satire sociale, analyse politique. Il est considéré comme l’un des romans les plus importants de la littérature espagnole, voire même mondiale.
Afin de conférer justesse de ton à cette satire sociale qu’il s’apprêtait à écrire, Cervantès prit le parti de créer un personnage en dehors des réalités brutales de la société qu’il voulait fustiger. Don Quichotte deviendra alors l’archétype même du rêveur idéaliste, entier et irraisonné, tel un justicier autoproclamé dont la grandeur d’âme et l’ascétisme flirtent pratiquement avec le mysticisme. L’effet de contraste est d’autant plus remarquable dans le choix d’une sphère psychologique sans concession qu’il vient accentuer la dualité existant entre son monde intérieur et la réalité extérieure dans laquelle il ne se reconnaît en aucun point ! A ce propos, voici l’extrait d‘un très beau commentaire rédigé par Joseph Ratzinger en personne, actuel Benoit XVI en 1982 dans Les Principes de la théologie Catholique.
« Quelle noble folie est-ce donc que celle que Don Quichotte s’est choisie comme vocation : « être chaste en ses pensées, honnête en ses paroles, vrai dans ses actions, patient dans l’adversité, miséricordieux à l’égard de ceux qui sont dans la nécessité, et enfin, combattant de la vérité, même si sa défense devait coûter la vie ». Les traits de folie sont devenus un jeu qui mérite d’être aimé car on perçoit, par-delà, un cœur pur. (…)L’assurance orgueilleuse avec laquelle Cervantès avait brûlé les ponts derrière lui et s’était moqué du vieux temps, est devenue maintenant mélancolie sur ce qui était désormais perdu. Ceci n’est pas un retour au monde des romans de chevalerie, mais un éveil à ce qui doit absolument demeurer, et la prise de conscience du danger qui menace l’homme quand, dans l’incendie qui détruit le passé, il perd la totalité de lui-même. »
Dans cette même perspective de contraste de fond et de forme, Sancho Pança, fidèle écuyer, vient donner la réplique à Don Quichotte. Personnage simple et bourru, ne pensant qu’à remplir son estomac dans les tous premiers tomes, la psychologie de ce dernier s’étoffera au fil des aventures jusqu’à subir une réelle transformation, à l’instar de la société espagnole. En effet ce dernier, outre les apprentissages acquis tout au long du chemin parcouru (tant physique que mental) finit par atteindre une certaine finesse d’esprit et de jugement dans sa nouvelle conception du monde. Don Quichotte, toujours fidèle à lui même passe d’ailleurs pour un illuminé auprès de ceux dont il croisera le chemin. Et pour cause, il prend les auberges ordinaires pour de merveilleux châteaux enchantés à l’intérieur desquels vivent de belles princesses, n’étant en réalité que les simples filles d’aubergistes… Et dans cet épisode nous concernant ici à Consuegra, le Quichotte prend les moulins à vent pour des géants envoyés par de malfaisant magiciens. Mais l’Amour platonique n’est pas en reste non plus, puisque il considère qu’une paysanne de son pays, Dulcinée du Toboso, qu’il ne rencontrera jamais, est l’élue de son cœur à qui il jure amour et fidélité. Sancho Pansa, se conformant à la volonté de son maître entreprendra en toute bienveillance de briser l’envoûtement dont est victime Dulcinée.
Voici l’extrait de l’un des combats du Quichotte contre un premier moulin à vent de Consuegra :
… En disant ces
mots, il se recommanda du profond de son cœur à sa dame Dulcinée, la priant de
le secourir en un tel péril ; puis, bien couvert de son écu, et la lance en
arrêt, il se précipita au plus grand galop de Rossinante, contre le premier
moulin qui était devant lui ; mais au moment où il perçait l’aile d’un grand
coup de lance, le vent la chassa avec une telle furie qu’elle mit la lance en
pièces et qu’elle emporta après elle le cheval et le chevalier, qui s’en alla
rouler un bon dans la poussière en fort mauvais état.
Sancho Panza accourut à son secours de tout le trot de son âne et trouva en
arrivant près de lui qu’il ne pouvait plus remuer tant le coup et la chute
avaient été rudes.
— Miséricorde ! s’écria Sancho ; n’avais-je pas bien dit à Votre Grâce qu’elle
prît garde à ce qu’elle faisait, que ce n’était pas autre chose que des moulins
à vent ?
— Paix, paix ! ami Sancho, répondit Don Quichotte, les choses de la guerre sont
plus que d’autres sujettes à des chances continuelles ; d’autant plus que je
pense, que ce sage Freston, qui m’a volé les livres et mon cabinet, a changé
ces géants en moulins pour m’enlever la gloire de les vaincre : tant est grande
l’inimitié qu’il me porte ! Mais, en fin de compte son art maudit ne prévaudra
pas contre la bonté de mon épée.
— Dieu le veuille, comme il le peut, répondit Sancho Panza ; et il aida son
maître à remonter sur Rossinante qui avait les épaules à demi déboîtées.
Et nous du haut de notre XXIème siècle, ne nous arrive-t-il jamais de lutter contre le vent, dépensant à cette occasion, rancœur, amertume et surtout énergies négatives inutiles? Les plus avisés trouveront aisément quelques pistes de réponses dans nos modes de vie dilués par le temple de la surconsommation , mais surtout dans notre choix de vouloir les maintenir tels envers et contre tout!
Pour clore ce paragraphe littéraire de façon plus concrète, voici quelques citations issues du Quichotte m’ayant singulièrement inspiré une série d’intenses réflexions sur la nature humaine :
« Parler sans penser, c’est tirer sans viser. »
« La plume est la langue de l’âme. »
« Seules errances d’amour sont dignes d’un pardon. »
« Apprends qu’un homme n’est pas plus qu’un autre, s’il ne fait plus qu’un autre. »
« Le sang s’hérite et la vertu s’acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir. »