
Lever à 9h00 du matin après une nuit d’un sommeil enfin réparateur. J’ignorais encore que j’allais vivre une journée extraordinaire, comme détachée du temps et remplie de petits de clins d’œil et de signes s’enchainant avec bonheur. A l’instar du berger andalou de l’Alchimiste de Paulo Coelho, les signes existent et se dévoilent uniquement aux yeux de celui capable de les reconnaître en chemin mais surtout de pouvoir les interpréter. Le hasard auquel je ne crois désormais plus, me fera croiser la route d’une sympathique vénézuélienne originaire de Cáracas et résidant actuellement à Madrid, assise à la table voisine au petit déjeuner de mon petit hôtel ‘Los Reyes Católicos’. Royale bénédiction pour une rencontre forte en émotions. Ainsi, plusieurs fois au cours de mes voyages ou mes séjours à l’étranger, la chance me fut donnée de vivre ce genre de rencontres hors du commun me laissant au passage une petite trace indélébile gravée au fond de mon cœur et me rappelant que les trésors de joie et d’amitié partagés entre citoyens du monde, même brièvement, sont universels et inoubliables…
J’entame la conversation et après un quart d’heure, je lui propose de m’accompagner pour effectuer la promenade touristique de Salamanque en petit train car nous souhaitons toutes deux prendre quelques photos de la ville de l’autre côté du pont romain. Elle s’apprêtait à faire un petit jogging et change d’avis pour m’emboîter le pas ! Là, ce fut sa première bonne décision de la journée, moi celle de ne pas m’être levée plus tôt, au risque de n’avoir jamais eu la chance de la rencontrer…. Et ce fameux parcours en train, nous ne l’accomplirons finalement pas aujourd’hui car « l’Homme propose et Dieu dispose », comme elle le dira si bien dans la langue de Cervantès, qu’elle domine avec ce charmant accent latino-américain dont j’ai, de temps en temps, un peu de mal à déchiffrer les variantes lexicales les plus subtiles. Tant de choses allaient bousculer notre programme et le cours d’une journée peut suivre des méandres inattendus… Quelle joie de vous les conter à présent !
Nous voilà donc fraîchement copines en partance pour de belles aventures sous un soleil radieux et déjà chaud. Nous cheminons à travers les ruelles de la vieille ville nous menant vaille que vaille vers la Plaza Mayor. Première pause photo pour poursuivre rapidement jusqu’à la place de la Cathédrale. Le petit train n’arrive que d’ici 15 minutes, juste le temps de pénétrer à l’intérieur de celle-ci. Nous profitons avec bonheur de la fraîcheur qu’elle nous offre et telles deux minuscules fourmis nous arpentons ses ailes latérales parcourues sur toute leur longueur par les piliers à colonnes adossées en pur style gothique flamboyant culminant à plus de 45 mètres de hauteur. La solennité émanant de l’expression picturale et architecturale religieuse propre à cette fervente Espagne en ajoute encore à la majesté de ce lieu sacré et nous laisse quelques secondes sans voix. Plongée chacune dans nos pensées admiratives, nous nous laissons happer par la délicatesse d’un détail de telle chapelle au retable polychromé, par la mine douloureuse et réaliste d’une piéta de bois sculpté, par les subtiles volutes d’une ornementation incrustée dans le plafond de la nef centrale ou par un prêtre couronné par ses angelots en communion directe avec l’Au-delà et célébrant sa messe… Mais déjà les minutes se sont envolées et il nous faut à présent retrouver la fournaise de la Place Anaya pour notre circuit en train.
A notre sortie, un peu hésitantes nous croisons la route d’un charmant monsieur d’un âge certain qui interrompt nos conversations pour nous préciser que le train part bien du lieu même où nous nous trouvons. Je pense qu’il s’agit là d’un guide non-officiel tentant à nous vendre ses services à la dérobée mais peu à peu mes craintes s’envolent et une réelle complicité s’installe entre lui et nous. Il s’appelle Manuel et nous convainc bien vite de le tutoyer, lui le professeur d’Histoire-Géo dans les classes de ‘Bachillerato’, l’équivalant de notre rhéto. Avide de faire la connaissance de notre improbable duo, ses yeux verts rieurs nous invitent à poursuivre la conversation sur des sujets plus culturels pour une balade improvisée à travers la vieille ville. Les dés sont jetés, la journée s’annonce déjà mémorable ! En l’espace d’une heure et demi, moi qui pensais promener ma solitude dans les vieilles ruelles de la Belle Salamanque, me voilà embarquée avec deux parfaits inconnus, dont je pressens déjà qu’il fallait qu’ils se trouvent sur ma route. Comme un air de pratique intensive de l’espagnol qui flotte déjà autour de moi ! En effet, bien qu’il revienne de très loin, j’ai la chance de pouvoir le pratiquer avec un salmantin au parfait castillan !
A présent, notre professeur nous emmène en contrebas de la cathédrale pour nous faire découvrir le jardin de Calisto y Melibea, les Roméo et Juliette ibériques imaginés par Fernando de Rojas à la fin du XVème. Cette oeuvre majeure, qu’est ‘La Celestina’ de son vrai titre et publiée pour la première fois en 1502, demeure l’un des fleurons de la littérature espagnole renaissante, juste après El Quijote. Le personnage principal en étant la mère maquerelle, ancienn prostituée et organisant des rendez-vous secrets entre les deux amants. L’histoire n’ayant jamais véritablement été située géographiquement, on la supposa se dérouler à Salamanque, ville dans laquelle avait étudié et principalement résidé l’auteur. Selon la légende, le parc baptisé du nom de ses personnages serait le jardin de la maison de Melibée, dans lequel se passait les torrides rencontres. De nos jours, il constitue un vrai petit havre de paix et de verdure, abritant une fontaine, des vignes et un puits d’amour au dessus duquel les amoureux d’une autre époque viennent sceller leurs serments les plus secrets. Quelle coïncidence que ce petit clin d’œil, moi qui avait étudié l’œuvre originale avec ma prof d’espagnol à Louvain !!! Inutile de dire que j’avais sué des gouttes en déchiffrant cette ‘tragi-comédia’ dans un espagnol du XVème, relativement hermétique pour la novice que j’étais alors. A ce propos, histoire de vraiment me replonger dans la littérature, française cette fois, Manuel lance le sujet après m’avoir demandé ce que j’avais étudié en Belgique et en Estrémadure. Et je lui parle alors de mes cours d’Erasmus et aborde mon sujet de mémoire, ne m’imaginant pas un seul instant qu’il connaissait André Maurois…Sur le vif, il me répond qu’il avait lu ‘Climats’ en français de son jeune temps ainsi que pas mal d’articles critiques à son sujet et qu’il avait adoré cet auteur. J’ai vraiment halluciné tandis que dans mon petit entourage belgo-belge, qui connaît encore Maurois ?!
Et ce fameux petit parc surplombant la rivière ‘Rio Tormes’ constitue en fait l’ancien rempart de la ville duquel il nous est loisible d’admirer une magnifique vue sur la partie orientale de la ville. Mais il est temps de remonter quelques ruelles pentues pour nous diriger vers la magnifique et non moins célèbre façade de l’université de Salamanca, un chef d’œuvre de dentelle de grès doré, pur style plateresque du XIII ème siècle. Hélas, un échafaudage – mais pas trop dérangeant tout de même- ne nous autorise pas à pouvoir l’admirer dans son entièreté. Manuel nous conte alors les heurs et malheurs des héros mythiques ornant cette tapisserie de pierre, nous rappelant quelques scènes religieuses ornant la splendide façade, ainsi que les deux médaillons principaux représentant les rois catholiques pour terminer sur le symbolisme de la fameuse mascotte de la ville : la grenouille posée sur un crâne. (cf. l’article posté plus loin.) Nous poursuivons et tombons sous le charme, Naudii et moi, d’un bouquiniste dont nous poussons la porte avec envie. Quel cadre charmant, on dirait l’antre d’un vieil écrivain d’un autre siècle, remplie de chefs-d’œuvre de la littérature espagnole et internationale ! J’y retrouve mon inoubliable ‘Pepita Jimenez’, sorte d’équivalant de ‘Le Diable au corps’ de Radiguet, version espagnole avec pour protagonistes principaux : un prêtre amoureux et la belle Pepita, qué caliente! La même puissance des sentiments amoureux décrits de façon chirurgicale et sans compromis. Naudi, de son côté se lance pour un Flaubert, en version espagnole, encore une Emma Bovary, dirait-on !
Nous terminons nos emplettes et sommes bientôt de retour au point de départ quand soudain mon attention se voit captée par quelques notes de musique familières résonnant avec éclat entre les murs de la petite place de. Un guitariste nonchalant, assis contre la façade de la cathédral joue l’un de mes morceaux de guitare favoris (après Aranjuez) : ‘Recuerdos de la Alhambra’ du fameux compositeur espagnol Fransico Tárrega, avec son fameux trémolo toujours prêt pour vous plonger dans sa nostalgie andalouse. Un petit sourire de plus que la Vie m’esquisse aux portes d’une Cathédrale…Je songe alors cette étrange impression que chaque nom de ruelle, de statue, de vitrine ou autre guitariste impromptu, au même titre que mes joyeux accompagnateurs participaient à la renaissance secrète de cette étudiante de Filología románica que je fus dans ce pays surprenant et tellement romantique. Par ces mystérieuses correspondances, ‘tout’ dans cette folle journée semblait me distiller cette délicieuse essence de jouvence dont je m’abreuvais avec ravissement, comme si une sève nouvelle parcourait désormais mes veines.







