Molinos de Consuegra, molinos de mi corazon, tierra del Quijote

Une histoire romanesque…

 Le lendemain, dernière flânerie dans la judería avant de rallier mon hôtel où Fernando n°2 m’attend déjà de pied ferme au volant de sa grosse Mercedes afin de poursuivre notre aventure en terre de Castilla-la Mancha , territoire du Quijote! Je le remercie d’avance de m’avoir offert cette escorte inattendue et je réalise pleinement le confort dont il me fera bénéficier : plus de sac à dos à transporter désormais pour le bonheur de quelques  vertèbres endolories, mais surtout optimisation du temps de parcours : 150 km/heure de porte à porte, les boissons fraîches et l’ air co, sans oublier les escales imprévues et sur demande. J’ai presque l’impression d’avoir été surclassée en première classe au tarif de la 3ème !

Hasta luego querida Andalucía, je reviendrai je ne sais pas quand …pero volvéré !

Les kilomètres défilent au compteur et déjà les paysages riants et vallonnés de l’Andalousie, chers à mon pilote s’effacent peu à peu au profit des vastes plaines désertiques et monotones de la ‘Meseta’, qualificatif du haut plateau du centre de l’Espagne, particularité géographique lui conférant un climat sec et froid en hiver et excessivement chaud et aride de juin à septembre. « Tres meses de invierno para tres meses de infierno » comme ils disent d’ailleurs à Madrid. Trois heures de route et quelques conversations bercées par les tonalités andalouses plus tard, j’aperçois au loin à bâbord, dressé fièrement au sommet de quelques montagnes poussiéreuses du Cerreo Calderico un château médiéval flanqué par les silhouettes de plusieurs moulins à vent ressemblant étrangement à ceux du Quichotte et qui ornent très élégamment l’en-tête de ce blog ! En effet, je savais qu’ils se situaient dans la région de Tolède, à Consuegra précisément mais de là à penser croiser leur route au cours de ce périple, je n’en revenais pas ! Moi qui depuis 14 ans, nourrissais le rêve secret de leur rendre une visite impromptue, voici ma quête sur le point de s’achever ici à quelques kilomètres de cette autoroute, un peu par hasard au cœur même de cette vaste plaine de la Castille-la-Mancha…Gracias Cervantès !

« Telle est ma quête, suivre l’étoile…peu importe mes chances, peu importe le temps…Ou ma désespéranceEt puis lutter toujours, sans questions ni repos, se damner pour l’or d’un mot d’Amour… » Comme un air de Brel incarnant l’Homme de la Mancha me trottant à présent en tête. Et le plaisir aussi de faire découvrir ce grand artiste de chez nous à mon mage !

En une fraction de seconde Fernando capte l’étincelle de gourmandise et de malice brillant dans mon regard et n’hésite pas à emprunter la première bretelle de sortie sans même me consulter. Je lui réponds par un large sourire et je sens que ce détour improvisé le ravira autant que moi…Point besoin de poteau indicateur sur cette nationale bien rectiligne : cap à l’Ouest ! Mon ivresse et mon impatience gagnent à son tour mon pilote appuyant de plus belle sur le champignon. Face à nous, la montagne croît à vue d’œil et lorsque nous arrivons à son pied en cette fin d’après-midi, la petite bourgade de Consuegra, accolée en contrebas, se voit déjà ombragée par ces célèbres personnages perchés sur leur promontoire minéral : douze moulins de pierre offrant avec élégance leurs ailes aux quatre vents des plaines de Castille.

A quelques centaines de mètres à peine de notre destination finale, Fernando tenaillé par une faim sournoise, me suggère une courte halte dans une auberge de style médiéval, un brin kitsch et aux tarifs franchement rédhibitoires. J’accepte avec résignation et rapidement, le tenancier de l’auberge, d’abord sympathique et bonhomme, nous saute littéralement au cou pour nous proposer son ‘menù de la casa’. Bien malgré moi, je sers d’interprète à nos voisins de tables, des voyageurs venus de l’Est, baragouinant à peine quelques mots d’anglais, encore moins l’espagnol. Il leur propose ‘ses spécialités’ pour un prix très spécial ou plutôt exorbitant et nous réalisons qu’au plus brève sera la halte, au mieux se terminera notre déjeuner tardif ! A l’heure de la cuenta et telle une enfant impatiente, je presse Fernando de lever le camp pour aller à la rencontre de nos chers moulins…¡Por fín !

Avec joie et excitation, nous parcourons le dernier kilomètre de cette route pentue offrant désormais une magnifique vue sur la Castille jusque à découvrir enfin la silhouette des trois premiers moulins à vent. Par le biais de la littérature et surtout au travers du valeureux personnage de Don Quichotte, mon imagination fantasque les avait façonnés tels de vrais géants de pierre…Mais en ce jour, terrassés par la cruauté d’un soleil d’août, les moulins de Cervantès, m’apparaissent bien moins grands et moins impressionnants qu’au XVIème siècle !  Sans y déceler la moindre note anthropomorphique, j’admirai l’élégance de leur silhouette de pierre blanchie à la chaux se découpant sur un ciel parfaitement bleu et me sentis émue de les savoir braver des vents séculaires, depuis de nombreuses générations de meuniers. Aujourd’hui hélas, leurs ailes désormais immobiles, je n’aurai point le plaisir de les entendre gémir sous le vent. Dans cette région de quasi monoculture de céréales, les rivières ne pouvaient fournir à l’époque l’énergie suffisante pour moudre le grain, c’est donc vers l’énergie éolienne qu’on se tourna. Une fois la coupole orientée et les croix en forme de X dirigées vers le vent, on couvrait celles-ci de toiles de voile. Le mouvement obtenu était transmis à l’axe qui le communiquait, à travers une série de mécanismes, à deux meules qui broyaient le blé et le transformaient ainsi en farine.

Au dessus du fronton de leurs portes d’entrée respectives, chacun des douze moulins porte,  joliment souligné à la peinture noire sur la blancheur de la chaux, son nom extrait de l’œuvre immortelle du Quichotte. Seul le mécanisme de quatre d’entre eux fonctionne encore toujours à l’heure actuelle, dont le plus remarquable est celui de ‘Sancho’. Notre première visite sera pour le ‘Bolero’, moulin abritant désormais l’office du tourisme. Dernier gardien des souvenirs d’un autre temps, son jeune employé rondouillard, attablé entre les murs frais de son singulier lieu de travail, semble tout droit sorti  de la littérature burlesque médiévale et nous offrira le spectacle d’une saynète aussi drôle qu’impromptue !  Sur un ton presque robotique, il nous demande de décliner notre identité, nationalité, âge…Avons-nous mangé dans la taverne médiévale en contrebas ? Sourires et stupéfaction…

-Oui ! répondons-nous en cœur.

-Qu’avez-vous mangé ?

– Et bien pas grand-chose…Un peu de jambon, fromage et quelques autres reliefs sans importance !

-Combien avez vous payé ?

-Beaucoup trop…

 Éclats de rire !!!!

-C’est l’inquisition ou quoi on dirait ici au Pays de Quichotte???

Et griffonnant quelques chiffres sur un papier, il nous refait le rapide calcul de nos plats pour arriver à la conclusion que nous avons payé trente pour cent trop cher !!!  Franchement amusés par ses commentaires, nous lui répondons que nous ne fûmes pas dupes de notre aubergiste mais qu’à la vue de cette seule et unique adresse , traînant un estomac jusque dans nos talons, nous n’avions hélas guère pu savourer le plaisir d’une étude de marché relative aux alternatives alentours !

Nous tentons alors l’esquive pour acheter enfin nos billets d’entrée mais notre Sancho Pança, sur le même ton monocorde, poursuit sans sourciller sa dissertation sur ce scandale touristique, glissant au passage qu’il menait sa petite enquête pour le compte de son office ! Fernando comprend rapidement qu’en raison d’une baisse de fréquentation de son moulin en cette chaude époque, notre homme souffrait raisonnablement d’une petite crise de solitude et lui glisse deux mots relatifs à notre recherche d’hôtel sur Tolède. A ces mots, il s’empare aussitôt d’un plan de ville et décroche son téléphone. Trente seconde plus tard, nous l’entendons nous réserver una ‘habitacion matrimonial’…Ce sur quoi, complètement perplexe, je le prie de corriger la réservation pour deux chambres séparées !!! Notre pince-sans-rire nous dévisage et nous répond, un brin étonné :

-Ah, bon, vous n’êtes pas en couple ???? Je croyais que…

-Tssst, vous ne devez rien croire du tout !

Fernando, encore plus mal à l’aise que moi, esquisse un ultime sourire en rougissant ! C’est qu’il a le sens de la répartie notre Sancho et nous coupe véritablement la chique avec ses insinuations audacieuses… Agacée, je lui demande d’abréger la séance car l’heure tourne et les moulins ne nous attendront plus ! Dans un soupir de résignation, il finit par nous tendre enfin nos deux billets en nous ânonnant les heures de fermeture des moulins et du château.

Adios Sancho ! Reste au Pays de Quichotte mais la Vie nous attend…

Je n’attends pas mon reste pour me précipiter avec soulagement dans l’étroit escalier de Boléro et débarquer dans la salle du meunier où trône un lourd mécanisme de bois dont le fonctionnement se voit illustré par de nombreuses photos. Tentant de me fondre dans l’existence étriquée d’un meuniers d’alors, je découvre les minuscules volets intérieurs obturant les fenêtres baptisées de chacun des jolis noms de vents leur faisant face, et par les quels il devait surveiller la campagne alentour, craignant peut-être une hypothétique invasion ennemie…si ce n’est son ennui !

Mais il me tarde à présent de rejoindre la lumière du soleil. Nous remontons rapidement  dans la voiture pour pousser la promenade jusqu’au château de la Muela qui est hélas le premier à fermer. Ce château-fort, d’origine musulmane, modifié et agrandi au XIIe siècle par l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem,  est fort heureusement complètement désert à cette heure. Nous en profitons pour nous perdre dans le dédale de ses sombres salles et de ses trois enceintes défensives, toujours en restauration puisque une malheureuse grue, vient hélas nous gâcher le paysage ! L’occasion de quelques fous rires perchés sur les hauts remparts des donjons, du haut desquels Fernando ne put me cacher plus longtemps son vertige…Pour ma part perchée sur mes sandales compensées, je faillis tomber en buttant sur une pierre. J’éclate de rire en percevant la frayeur dans le regard de Fernando qui me supplie de ne plus approcher du vide ! Habituée aux hauteurs ( il est vrai que j’ai tout de même vécu 18 ans à 100 mètres de haut ;-), j’en rajoute une petite couche, histoire de le faire mousser davantage. Alors, par goût du risque sans doute et à l’aide de mon tripod, nous improvisons tous deux une séance photo acrobatique en cet endroit aérien. Mais à la vue du vide et du mauvais état des murailles, c’est Fernando qui redevient livide et moi qui explose en un fou rire de plus !!! Moment inoubliable…

Après ce petit parcours de santé dans les hauteurs, il est temps de redescendre ! Stupeur, les grilles dus château se sont refermées sur nous et nous crions à qui veut l’entendre notre présence !!! Mais hélas, nous semblons demeurer bel et bien seuls…

Oye, oye, estamos !!! Hay alguien ???

 C’est alors qu’avec un brin de cynisme, nous commentons d’avance la très confortable et mémorable nuit que nous passerions tous deux enfermés dans ce château, pressés l’un contre l’autre dans un froid donjon afin de nous réchauffer. Une princesse et son valeureux chevalier, brandissant glaive et armure pour la protéger des monstres nocturnes et autres fantômes hantant ces lieux ancestraux dès la tombée de la nuit! Le temps des chevaliers nous emporte. Mais le cri d’un employé interrompt soudain notre improbable rêverie, demandant s’il y avait encore quelqu’un à l’intérieur ?

– Oui, nous sommes ici !

C’est alors qu’un petit homme, muni d’un lourd trousseau et nous expliquant qu’il avait dû faire sa bien trop longue ronde de surveillance le long des remparts du château, nous ouvre enfin les grilles pour nous délivrer avec soulagement !

-Ouf !!!! Nous en rions, une fois encore…

A présent libres comme l’air et réchauffés par cette douce lumière orangée de fin du jour, nous parcourons le sentier nous menant aux sept derniers moulins parfaitement alignés sur un axe Nord-Sud. Tous, je voudrais vous tutoyer, vous apprivoiser d’un peu plus près mes chers moulins et capturer vos plus belles postures au travers de l’œil de mon petit Sony : toi Cardeño, Alcancía, Chispas, Gabán, Rucio, Espartero, Clavileño.

Sans oublier sur la route du retour, de l’autre côté du château : Mambrino, Mochilas, Vista Alegre, et bien évidemment mon cher Sancho, avec qui je me risque à un intime tête-à-tête, ou plutôt un dos-à-dos sous tes ailes, toi qui chaque année accueille la fête de la rose du safran de Consuegra.

Improbables géants de pierre ou de papier, vos présences et vos souvenirs pétrifiés par la course des jours et des vents m’emplissent d’une délicieuse mélancolie puisque me voilà plongée au cœur même de l’image d’Epinal espagnole, comme détachée du temps et de ses vicissitudes. C’est alors qu’entre deux déclics de mon appareil photo, Fernando joue les trouble- fête dans ce tête à tête amoureux pour me glisser à l’oreille un aventureux :

Sabes que ? Pienso que los molinos se han enamorado de ti porque nunca han encontrado a alguién sacando tantas fótos de ellos!!! Y si tuviera un último consejo por darte: vuelva aquí con tu novio porque se acordarán de ti sin ningún dudo…

-Tu sais quoi ? Je suis persuadé que les moulins sont tombés amoureux de toi parce qu’ils n’ont jamais rencontré qui que ce soit avant toi les ayant autant pris en photos !!!! Et si j’avais un dernier conseil à te donner : reviens un jour en ce lieu avec ton amoureux, parce qu’ils  se souviendront sans aucun doute de toi !!!

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